Projet en cours

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Malta, UFO


work in progress



par Boris Crack

































La Chair de Malte



« Il y a des escrocs partout où vous regardez maintenant. La situation est désespérée. »
Daphne Caruana Galizia, derniers mots postés sur son blog avant d'être assassinée





1. C'est un mec qui part à Malte et ce mec c'est moi. Un orage éclate. Je me réveille. Ils coupent un arbre dans la cour. Ils s'arrêtent à cause de l'orage. Ou alors c'est à Marseille. Ou alors tout ça c'est à Marseille. Je suis un peu perdu entre Marseille et Malte. J'ai dormi chez des amis à Marseille la veille de prendre l'avion. Je suis arrivé à Malte en fin de journée. Pour la première fois, je viens tout seul, sans ma copine, qui est d'origine maltaise. Je regarde dans la cour. Le laurier est encore là. Un laurier rose, extravagant, géant, sublime, une sorte de feu d'artifice végétale. Je sors de ma chambre. Je descends dans la cour. Mes hôtes s'apprêtent à déjeuner. Je descends l'escalier comme si je rentrais dans la jungle. Le laurier est tout sec. C'est bien dans ma tête qu'il pleuvait. Je pose un pied sur le sol. J'éprouve une sensation étrange. Le sol est gonflé, comme s'il était gorgé d'eau, comme si l'orage avait bien eu lieu, là, à Malte. La cour est en pierres. Les pierres sont recouvertes de mousse. Peut-être est-ce juste la sensation de la mousse sous mes pieds. Je ne suis pas très réveillé. Je dis Hello à mes hôtes. Ils me demande comment je vais. Je vais à Malte, je dis. Ils rigolent. Ils me disent Tu es à Malte. Dans ma tête je suis toujours à Marseille. Dans ma tête il pleut.


2. C'est un mec qui n'a pas encore pris son petit-déjeuner, c'est déjà l'heure du déjeuner et il n'a qu'une envie : prendre l'apéro. Et ce mec c'est moi. C'est un problème. Ah oui, là c'est un problème, c'est sûr. Et ça n'a rien à voir avec Malte. C'est un problème en soi. Qui n'a rien à envier aux équations de la physique quantique. C'est d'ailleurs plutôt un problème à soi. Un problème qui met le scientifique ou l'observateur face à lui-même. L'observateur s'observant lui-même arrive alors à la conclusion que c'est un vrai problème de s'observer soi-même. Oui c'est un vrai problème. Oui ça c'est sûr c'est un vrai problème. Oui ça c'est sûr, ça c'est sûr, là, à Malte, ça c'est sûr, à 100% sûr, à 200% même, ça c'est sûr, sûr de chez sûr, et ça n'a rien à voir avec Malte, rien du tout, c'est juste que là c'est sûr, sûr de chez sûr, oui, carrément sûr, oui là c'est un vrai problème. Je commande donc un croissant, un café, une grosse bière, du lapin en sauce et des pastizzi. Et voilà ! Vous avez faim, me dit la serveuse. Non, j'ai un problème, je lui dis. Elle est toute nue. La serveuse est toute nue. La serveuse est vraiment complètement toute nue. Totalement même. Ça aurait dû logiquement, à un moment, attiré mon attention. Mais non. J'étais trop focalisé sur mon problème. Sur mon problème de physique quantique. J'ouvre la cannette de 50 cl de Cisk, la bière locale. Ça fait Pssssht. Ça fait surtout du bien.


3. C'est un mec boit une bière en matant le pubis rose et vert de la serveuse et ce mec c'est moi. Oui, la moitié de son pubis est rose, l'autre moitié est verte. J'en arrive donc très rapidement à la conclusion que la serveuse a eu recours à un procédé chimique de coloration. Ce qui ne me semble pas être une coutûme typiquement maltaise. Le lapin en sauce, lui, oui. Le lapin est cuisiné selon une recette typiquement maltaise. Certaines personnes se désolent qu'on mange autant de lapins à Malte. On ne peut pourtant pas vraiment s'en étonner. Le lapin est un animal maudit pour les marins, une menace suprême. Quelque part, sur l'échelle des menaces suprêmes, entre Sean Connery dans un sous-marin et le calamar géant. Ou le calamar dans un sous-marin et le Sean Connery géant. Bref, c'est très dangereux un lapin, même si ça n'en a pas l'air au premier abord, même si au premier abord ça a l'air tout mignon avec ses carottes et ses grandes oreilles. Mais mettez-le sur un bateau, sortez le lapin de la sauce et mettez-le sur un bateau. Vous allez voir. Vous allez voir que ça ronge tout un lapin. Ça ronge tout un lapin sur un bateau, ça voit des carottes partout un lapin sur un bateau, ça voit des carottes partout un lapin sur un bateau surtout s'il n'y a plus de carottes, ça ronge toutes les cordes un lapin sur un bateau, ça ronge toutes les cordes un lapin sur un bateau surtout sur un bateau où il n'y a que des cordes comme un bateau de marin maltais, comme un bateau de marin corsaire maltais, comme un bateau de marin corsaire pirate maltais, comme un bateau de marin corsaire pirate flibustier maltais qui n'aime pas les lapins, mais on ne peut pas lui en vouloir. Quoi de neuf, docteur ?


4. C'est un mec qui fait une blague et cette blague est la suivante. C'est l'Europe et un lapin qui sont sur un bateau. L'Europe dit au lapin : Tu es européen ? Et le lapin de répondre : Non, je suis lapon. Oui mais il y a des Lapons européens, dit l'Europe, les Lapons de Norvège par exemple. Oui, très bien vu, dit le lapin, très bien vu. Mais moi, je suis un Lapon de Russie. Ah, dit l'Europe au lapin, enfin au Lapon, enfin au lapin lapon, cela t'intéressera sans doute alors de savoir que l'Europe vend des passeports. L'Europe vend des passeports ? Qu'est-ce que ça veut dire ? dit le Lapon lapin, enfin le lapin lapon. Ça veut dire, dit l'Europe au lapin lapin, que tu peux devenir Européen si tu as assez d'argent. On appelle cela "la citoyenneté par l'investissement". "La citoyenneté par l'investissement" ? dit le lapin. Et c'est à ce moment-là que l'Europe tombe à l'eau. Heureusement, elle réussit à empoigner une corde, une corde très solide qu'elle a noué au bateau au cas où elle tomberait à l'eau. Une corde extrêmement solide, créée en laboratoire à Bruxelles à partir de la toile d'une araignée géante appelée Tina. Et croyez-moi ça n'a rien à voir avec Tina Turner. L'Europe empoigne la corde Tina, "la corde de première qualité pour les premiers de cordée", l'Europe, dont la tête est à moitié sous l'eau, empoigne la corde en attendant que le lapin fasse quelque chose. Ce que le lapin fait : il se met à la ronger.


5. C'est un mec qui sort du café avec mon café. Ça tombe bien, ce mec c'est moi. Je ne peux pas sortir avec ma bière, j'ai fini ma bière. Je pourrais sortir avec mon lapin mais on trouverait ça bizarre. Alors je sors avec mon café. La serveuse à poils, au pubis rose et vert, fume une cigarette. Ça pourrait constituer le début d'une chanson. Oui, vous ne le savez peut-être pas, mais il m'arrive d'écrire des chansons. Il m'arrive même de les chanter. Ce n'est pas toujours réussi mais on fait ce qu'on peut. Enfin, là, il me semble qu'on s'oriente vers quelque chose de plutôt très correct, là, il me semble qu'on s'oriente vers quelque chose de plutôt très très correct même, enfin presque, je veux dire on s'oriente presque vers ce quelque chose vraiment très prometteur, presque, on prend presque cette direction. Non ?


La serveuse à poils

Au pubis rose et vert

Fume une cigarette

Oh yeah yeah yeah


Mais il y a un problème. J'aurais préféré que le pubis soit "rose et verte". Comme ça, on aurait eu l'impression que ça rimait avec "cigarette".


La serveuse à poils

Au pubis rose et verte

Fume une cigarette

Oh yeah yeah yeah


Mais non, non non, pas moyen, rien ne rime. Pubis, maillot, mont-de-vénus, tout est masculin, tous les mots, toutes les expressions désignant cet ensemble de poils semblent définitivement, inévitablement masculins. J'ai arrêté de fumer depuis plus d'un an. Je ne fume plus qu'occasionellement. Et là c'est une bonne ocassion. Je demande à la serveuse, en anglais : Can I ask you for a cigaret, please ? Yes, sure. Elle me tend le feu avec. Tout en allumant ma Marlboro, j'essaie de composer une chanson en anglais :


The naked waitress

With her pink and green nest

Is smoking a cigaret

Oh yeah yeah yeah


Ça passe mieux en anglais. Mais c'est le comble. Maintenant, ça rime beaucoup trop.


6. C'est un mec qui a la mauvaise idée de jeter son mégot par terre. Et ce mec c'est moi. Quelque chose se produit quand il touche le sol. Le sol se soulève. Comme par réflexe, comme s'il ressentait de la douleur, le mégot encore brûlant. Le sol se soulève sous mes pieds. Toute la rue autour est prise d'une secousse. Tout bouge, le bâtiment qui héberge le café se met à tanguer. On dirait un tremblement de terre. Et puis ça s'arrête. Je ramasse mon mégot, prudemment. Je le mets dans mon café. Et puis, parce que je suis comme ça, je bois tout cul sec. Oui je suis comme ça. Je regarde par terre autour de moi. Une couche d'épiderme semble avoir remplacé le sol. Le sol, la route, la rue, le trottoir, tout, tout, toute la ville, tout, tout semble vivant, tout semble désormais reposer sur une couche de peau vivante, vivante et molle, une couche de peau, d'épiderme, une couche vivante sur laquelle moi-même je repose. Comme la peau d'une fesse géante qui menace de tout envoyer ballader. Toute la ville et peut-être toute l'île de Malte et peut-être tout l'archipel de Malte. Tout repose désormais sur cette peau vivante, mouvante, émouvante même.


7. C'est un mec qui a besoin de manger et ce mec c'est moi. Commencer par la bière c'était sans doute une mauvaise idée. Il faut que je mange quelque chose. Heureusement, la serveuse revient avec mes pastizzi. Enfin, mon pastizzi. J'en ai commandé deux mais ce n'est pas grave. Elle me tend l'assiette, me dit quelque chose en Maltais. J'en ignore la signification. J'aimerais parler couramment Maltais. J'aime beaucoup cette langue. Cette langue qu'eux n'aime pas beaucoup. Une partie d'entre eux en tout cas. Cette langue hybride, mélange d'Italien et d'Arabe. Je regarde la serveuse. Je mange son pastizzi. Ou son pastizzo. Dit-on pastizzo au singulier ? Je n'en sais rien, ça sonne bizarre. Mais ce n'est pas grave. Je mange son pastizzi. Je sais que pastizzi est devenu un synonyme de "vagin". C'est la forme du beignet. La forme de ce beignet typiquement maltais. Je mange son pastizzi mais c'est le mien. C'est mon vagin. Je mange son pastizzi mais c'est le mien, mais c'est le nôtre, mais c'est celui de cette ville, le vagin de la ville. Je mange son pastizzi mais c'est celui de cette île, elle-même hybride. Une île de pierre et de câbles, mélange de roche calcaire et de fibres lumineuses. Malte est devenue une capitale du digital business. Sur le minéral ont été greffés des réseaux électroniques. Par ces réseaux circulent, comme du sang dans des veines, les données du Big Data. Désormais, une peau recouvre tout. Elle fait se balancer les immeubles, les bureaux, les appartements, les églises. Cette peau recouvre toute la limestone de Malte. Toute la limestone dans laquelle Malte semble avoir été sculptée. Toute cette roche calcaire dans laquelle Malte semble avoir été sculptée et qui a déterminé non seulement sa géologie mais aussi son économie et même, en un sens, conduit au développement d'une économie parallèle hardcore libérale et d'un marché noir dont les profits s'accumulent aujourd'hui dans des comptes en banque offshore, notamment au Panama. Malte, sculpture calcaire perdue au milieu de la mer méditérannée, n'a aucune ressource naturelle. Malte, sculpture calcaire perdue au milieu de la mer méditérannée et de la mondialisation, n'a d'autre ressource que son emplacement, lieu de passage obligé pour tout ce qu'on nomme flux. A mi-chemin entre l'Italie et la Lybie, à mi-chemin entre le détroit de Gibraltar et le canal de Suez, à mi-chemin exactement, Malte, n'a d'autre ressource que ce mi-chemin. Malte, sculpture calcaire, port stratégique, paradis fiscal, monde parallèle, n'a aucune ressource naturelle. Mais, maintenant, elle a une peau. Oui, désormais, à Malte, le port a des pores.


8. C'est un mec qui a des hallucinations et qui voit la serveuse complètement à poils s'approcher de lui et qui pense à sa copine maltaise qui est restée en France et qui a envie de dire à la serveurse qu'il n'a rien contre les hallu mais qu'il faut quand même faire attention. Ce mec c'est moi et j'ajoute : je n'ai rien contre les pubis mais il faut quand même y aller mollo. Elle commence à me déshabiller. C'est pas ce que j'appelle y alller mollo. Oh hé, mollo-mollo, j'avais dit. Elle me fait un clin d'oeil mais pas avec ses yeux. Croyez-moi ou pas, alors qu'elle m'enlève ma chemise, je vois s'ouvrir un oeil, un oeil s'ouvre là, dans le pubis. Dans son pubis. Mais on va où là ? Un oeil me regarde. On va où là ? Est-ce que c'est l'oeil de ma copine ? C'est nouveau ça. Pour moi c'est tout nouveau. L'oeil s'ouvre à mesure que ma chemise tombe. Je tombe la chemise et l'oeil s'ouvre. L'oeil s'ouvre dans le vagin technicolor de la serveuse. Comme le rideau devant l'écran au cinéma. Entre les deux zones coloré, entre le vert et le rose, comme si c'était ses deux paupières, ou le rideau du cinéma, un oeil s'ouvre annonçant la couleur : je vois la vie en rose vert. Je suis une boule de cristal planté dans le vagin d'une employée lambda et j'ai vu le futur. Le futur c'est moi. Le futur c'est cet oeil qui pousse où il veut pour te faire rougir à l'intérieur de tes hallucinations. Le futur n'est pas dans la boule de cristal, le futur c'est la boule. C'est la boule qui peut se transformer soudain. Soudain prendre vie. Devenir vivante. Complexe. Incroyablement complexe. L'oeil est la chose la plus complexe qui n'ait jamais existé. Tu as d'beaux zzz... je commence par dire à la serveuse et puis je me reprends : Tu as un bel oeil. En Français d'abord et puis en Anglais : You have one crazy beautiful eye down there. Where there? elle me demande. Je dis : In your bush, carpet, floss, fluff, forest, fur, fuzz, grass, growth, grove, lettuce, mound, muffin, nest, pubes, rug, snatch, shrubs, stuff, thatch. Je connais à peu près tous les synonymes de pubis en Anglais. Y a-t-il de quoi être fier. Je ne sais pas. C'est à ce moment-là que l'orage éclate.


9. C'est un mec qui trouve qu'il fait quand même soudain très dark. J'ai pas mis la tête dans le minou de la serveuse quand même ? J'ai quand même pas mis la tête dans le minou de la serveuse ? Ne me dîtes pas que j'ai mis la tête dedans ? Ou dîtes-le moi. Mais faites quelque chose. C'est dark tout d'un coup. C'est plus dark que la nuit. Le pubis de la serveuse brille étrangement. Ah bon, je ne suis pas dedans alors ? Le pubis de la serveuse brille dans la nuit. Dans cette nuit bien dark. Je me sers du pubis bioluminescent comme de point de repère. C'est ma grande ourse. Mais c'est quoi cette ambiance apocalyptique ? Je marche sur la peau qui recouvre tout. J'avance dans le noir guidé par une lumière rose et verte. Je suis tout trempé. La pluie est huileuse, gluante. A la lueur d'un éclair, soudain, il me semble être recouvert de sang. Ça fait peur tout ce bazar, je dis à la serveuse. Ça fout les jetons. Not really, elle me dit. Pas vraiment. Petit à petit, de multiples lueurs s'allument dans la nuit, constellant l'horizon tout autour de nous comme si en mettant la tête dans l'entrejambe hallucinatoire de la serveuse j'étais rentré dans un planétarium. Flottant tout autour de nous. Décrivant des constellations que personne n'avait jamais repéré. Comme un ciel dans le ciel. C'est bien extrême tout ça, je dis à la serveuse. C'est Inception, le film de Nolan ou quoi ? You, Frenchie, elle dit, such a geek. Des milliers de créatures bioluminescentes flottent dans le ciel. Je ne peux pas dire si elles sont lointaines ou proches, si elles sont petites ou grandes, je n'ai pas de point de repère, je n'ai rien pour comparer, je suis comme les personnes qui racontent avoir vu un OVNI en pleine nature mais n'ont aucune structure avec laquelle comparer ses dimensions, aucun repère pour en déterminer la taille. Parfois, en enquêtant, le GEPAN (le groupe d'étude des phénomènes aérospaciaux non-identifiés français) arrive à la conclusion qu'il s'agissait en fait de lanternes chinoises, très utilisées à l'occasion des fêtes de mariages. La pluie s'arrête soudain. Enfin, il me semble. Je suis torse nu, trempé, je ne sais plus si je suis un homme ou une lanterne chinoise, j'ai la tête en vrac, ça doit être la bière-lapin, ou la bière-café, ou la bière-pubis, j'ai un peu le rôle du frelon enfermé dans une bouteille d'alcool frelaté, du frelon ivre mort, du cartésien écarté, du philosophe déchu, démis de ses fonctions par le conseil d'administration qui a finalement préféré embaucher un criminel pur jus. Il fait toujours très dark. En fait je suis tout nu. Je suis comme un crabe ou un jésus très graphique collé sur une bouteille de bière artisanale. Tout baigne dans un calme inquiétant désormais. Une immense créature lumineuse vole au-dessus de moi, me regarde. Un pubis géant, avec un oeil et des tentacules. On dirait que des clef USB pendouillent au bout de chacune de ces tentacules qui caressent la Terre, enfin le sol. Car je ne suis peut-être plus sur Terre, je ne sais pas. En tout cas, c'est sûr, je ne suis plus sur la terre. Ça oui c'est sûr, ça oui, c'est sûr, ça c'est certain, là, je ne suis plus sur la terre. Je suis sur la chair ! Oui, ça c'est sûr, je suis sur la chair ! Ça c'est sûr, je suis dessus ! Sur la chair ! C'est sûr de sûr je suis sur la chair. Mes pieds la touchent, mes pieds nus s'enfoncent dans la chair, la touchent, se touchent touchant, mes pieds se touchent, touchent et foulent la chair, autant que le toucher lui-même, mes pieds nus s'enfoncent dedans. Je suis dedans. Je suis dans la chair jusqu'au cou. Mais dans la chair de qui ? Telle est la question. Et c'est à ce moment-là, soudain, que je me réveille.


10. C'est un mec qui est réveillé par un orage et du coup le mec sort de son rêve hallucinatoire à l'heure de l'apéro vers les onze heures du matin. Ils sont en train de couper un arbre dans la cour, ils arrêtent à cause de l'orage. Je me lève. Je me regarde dans le miroir. Apparemment, ce mec c'est moi. Je regarde dans le lit, ma copine n'est plus là. On a dormi à Marseille, chez des amis. Son avion est à neuf heures. Il est onze heures. Elle doit donc être à Malte. Elle retourne à Malte assister à l'enterrement de Daphne Caruana Galizia. Je regarde mon portable. Un message : elle est à Malte. Je consulte les news. La page des actualités est restée ouverte. "Daphne Caruana Galizia a été assassinée." "Daphne Caruana Galizia, la blogueuse anti-corruption, est morte dans l'explosion de sa voiture, à quelques kilomètres de chez elle." Je repose mon téléphone. Je me lève. Je regarde dans la cour. L'orage s'est calmé. "J'ai essayé de trouver un moyen d'ouvrir la portière, raconte le fils de Daphne à un journaliste, le klaxon de sa voiture hurlant toujours, criant à deux policiers venus avec un seul extincteur de l'utiliser. Ils m'ont fixé. Je suis désolé, il n'y a plus rien à faire, m'a dit l'un d'eux. J'ai regardé au sol et il y a des morceaux de ma mère partout autour de moi." Je regarde le platane. Je le fixe. S'il y avait de la peau et du sang autour du tronc, comment ferait-il pour le couper ?


11. Une autre page Internet est ouverte sur mon iPhone. Une photo d'Il-Widna à Maghtab. J'ai demandé à ma copine, si elle le veut et le peut, de se rendre à Maghtab pour photographier Il-Widna, "l'oreille" en Maltais. Il‑Widna c'est la seule oreille de ce type qu'on ait construite en dehors de l'Angleterre. Elle servait à détecter les avions avant l'invention des radars. C'est un immense mur légèrement incurvé contre lequel les sons rebondissaient et étaient enregistrés par une rangée de micros postés aux abords. Je trouvais cette oreille, ou, comme on disait aussi, ce "miroir sonore", fascinant et je voudrais écrire un texte sur son histoire pour la revue Espace(s) de l'Agence spatiale française. Le jour de l'assassinat de Daphne Caruana Galizia, j'ai dit à ma copine : Ce n'est pas le vol d'un avion, ni le décollage d'une fusée (trois ans plus tôt, jour pour jour, le 16 octobre 2014, la fusée Ariane a effectué son 62ème décollage d'affilée avec succès), ni l'explosion d'un débris spatial (le débris d'un étage de fusée russe Soyouz SL-4 a explosé le jour-même de l'assassinat de Daphne Caruana Galizia dans le ciel de l'Arabie Saoudite), aujourd'hui ce n'est rien de tout cela qui est arrivé jusqu'à l'oreille d'Il-Widna, jusqu'à l'oreille de l'oreille. Non, aujourd'hui, ce qui a rebondi contre le miroir sonore, aujourd'hui le son qui a rebondi contre le mur d'Il-Widna, à Maghtab, à Malte, aujourd'hui le son qui a rebondi contre le mur d'Il-Widna, à Maghtab, à Malte, et qui a recouvert tous les autres c'est l'explosion de Daphne Caruana Galizia, c'est l'explosion de sa voiture sous laquelle on a posé une bombe. C'est l'explosion d'une femme."


12. C'est un mec qui a tort et ce mec c'est moi. J'ai souvent tort alors ça va. J'ai tort car Il-Widna est dirigée vers la Sicile et tourne donc le dos à Bidjina, aux environs de Mosta, où la voiture de Daphne Caruana Galizia a explosé. C'est comme si Il-Widna tournait volontairement le dos à Daphne. Comme si Il-Widna ne voulait pas entendre la mort de Daphne. Comme si Il-Widna qui a été l'oreille de Malte ne voulait plus rien entendre. Comme si Il-Widna qui a été l'oreille de Malte ne voulait plus rien savoir de ce qui se passe sur l'île. Comme si Il-Widna qui a été l'oreille de Malte ne voulait plus rien savoir de ce qui se passait sur l'île de Malte et s'était mis des bouchons dans l'oreille pour ne plus rien entendre. Mais mur ou pas mur, oreille ou pas oreille, bouchon ou pas bouchon, le son de sa mort a rebondi bien plus loin. Le son de sa mort a fait explosé le mur du son, a déclenché des hallucinations pas possible dans mon cerveau, m'a projeté contre la chair de Malte. C'est plus puissant que Ryan Air, c'est de la chair désespérée. Européenne. C'est dark. Je referme la fenêtre. Je vais à la cuisine. J'appuie sur le bouton de la cafetière. Je prends une bière au frigo et je retourne au lit. Aujourd'hui, pour te changer l'esprit, me dit ma copine par télépathie, tu devrais aller regarder les marseillais jouer à la pétanque, ou jouer avec eux, tu devrais jouer à la pétanque, ça te changerait l'esprit. Mais je n'ai plus d'esprit. Non, je n'ai plus d'esprit. Non, je n'ai plus d'esprit. Je ferme les yeux et je vois une boule de chair.



Il-Widna, photo par LucT











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Avignon, le 06/05/2018





Chère Léonora,





C'est ton supergeek de père qui t'écrit.

Tu n'es pas encore née mais je préfère te mettre au courant dès à présent.

Quand tu naîtras, tu entendras des personnes dire à ta maman :

"Ah vous êtes de Malte, le paradis fiscal !"

C'est peut-être la première chose que tu entendras dire à propos de l'île de ta maman.

A propos de cette île qui n'en est pas une, mais huit : huit îles qui forment un archipel, l'archipel de Malte.

Quand tu naîtras, Léonora, tu entendras des personnes dire à ta maman :

"Ah vous êtes de Malte, le paradis fiscal !"

Mais Malte ce n'est pas ça, Léonora.

Malte c'est un paradis fatal.

Malte c'est une île de pirates.

Malte c'est cette île de pirates sur laquelle ta maman est née alors que les chances de naître sur une île dont on fait le tour en 30 minutes sont à peu près nulles.

Malte c'est une île au croisement des principales routes maritimes, une île au milieu du monde.

Une île fracassée au milieu de l'océan dont les côtes semblent avoir été découpées par un couteau tombé du ciel ou un laser venu de l'autre côté de l'univers.

Une île baroque.

Une île féroce.

Une terre dans la mer où les premiers hommes ont vécu, sont venus de Sicile.

Un pays d'Europe où l'on parle l'Anglais et le Maltais, un mélange entre l'Arabe et l'Italien.

Un pays dans la mer où les villes portent des noms extraterrestres.





Malte c'est une île extraterrestre qui pourrait faire penser aussi à Brigadoon.

Ce village imaginaire de la comédie musicale de Vincente Minelli.

Ce village qui n'existe qu'un jour par siècle.

Brigadoon, qui restera à jamais dans les ténèbres si un seul des habitants s'en éloigne.

Brigadoon, la malédiction pour les uns, le miracle pour les autres.

Malte a existé, a été ravagée, a combattu, a été mêlée à tous les combats, a été dépeuplée, repeuplée puis reravagée, puis remêlée à nouveau à tous les combats.

Durant le Grand Siège de 1565 : 250 chevaliers de l'ordre de Malte, 2500 mercenaires et plus de 7000 Maltais moururent.

Alors que l'Empire Ottoman avait déjà dépeuplé à plusieurs reprises l'île de Gozo, déporté et réduit à l'esclavage des milliers d'habitants, Malte eut à affronter son pire ennemi, l'un des pires guerriers de l'Histoire : le terrible Dragut.

Malte triompha de Dragut après un siège terrible.

Malte redépeuplée fut rerepeuplée et puis plus tard Malte devint une colonie britannique puis Malte plongea dans la guerre mondiale puis Malte obtint son indépendance puis Malte entra dans l'Union Européenn puis ce fut le temps pour Malte d'être mêlée à des affaires de corruption sombres et inquiétantes.

Malte c'est un pays de corsaires.

Malte c'est un caillou dans la botte de l'Empire Ottoman.

Malte ce n'est pas juste une blague capitaliste, ce qu'on lit dans les journaux.

Malte c'est là où l'histoire de l'Europe a commencé.

Pour le pire et pour le meilleur.

Malte, c'est là où se trouve le premier parchemin documentant l'histoire européenne.





"Malta, where the West was born", "Malte, là où l'Ouest a commencé", comme l'écrivait Claire Messudnov dans le New York Times le 30 novembre 2017.

"But of course : although tiny, they have more of everything — more history, more religious devotion, more invaders, more dropped bombs, more resilience, more jokes, more parties, more life."

"Mais bien sûr : bien que minuscule, Malte a plus de tout - plus d'histoire, plus de dévotion religieuse, plus d'envahisseurs, plus de bombes larguées, plus de résilience, plus de blagues, plus de fêtes, plus de vie."

C'est l'île de ta maman.

C'est le pays des sirènes, des pirates et des guerriers.

Le rocher de Saint-Paul, les légendes, les églises, les Bocci club (les clubs de pétanque), la bière locale (la Cisk), les feux d'artifices, les night-clubs de Saint-Julian, une île en forme de soucoupe volante, un peuple fou qui danse comme s'il allait mourir de joie.

Malte est une soucoupe volante.

Voilà Léonora.

Voilà ce que je voulais te dire.

Voilà ce que j'avais à te dire.

Voilà ce que papa avait à te dire à propos de Malte.

Ton papa voulait te dire que ta maman est née dans une soucoupe volante.

Voilà ce que je voulais te dire, ma Léonora.

Bientôt, ma petite, nous irons ensemble à Malte, nous nous perdrons ensemble à Malte. Nous contemplerons la baie du Grand Harbour, ce havre naturel qui abrite la capitale La Valette, nous regarderons la mer s'ouvrir, sublime, à l'infini ; nous verrons les vaisseaux ottomans et les yachts se mélanger dans une spirale intangible ; et les nuages au-dessus de La Valette.

Et quand tu auras des dents, Léonora, tu mangeras des pastizzi avec nous, tu verras c'est délicieux et vraiment pas cher.

La première fois que je suis allé à Malte avec ta maman, on était sur l'île de Gozo, on a commandé 4 cafés et 3 pastizzi et on a payé 1€50. Oui, tu as bien entendu, Léonora. On a commandé 4 cafés et 3 pastizzi et on a payé 1€50. "1€50 par personne ?" J'ai demandé. "Non, non, m'a répondu Monsieur Pastizzi, 1€50 en tout". En France, pour 1€50, tu t'en apercevras hélas assez vite, Léonora, on n'a rien du tout.

Ma petite orange maltaise, tu découvriras Malte par toi-même, le pire comme le meilleur, tu découvriras ses paradis, fiscaux ou non, ces eaux, ces grottes, ces variétés, ces angles morts, et ces morts tout court, tu verras tout ça, tu en parleras toi-même, tu seras toi même maltaise, maltaise et française, maltaise-française, franco-maltaise, française et maltaise, française et maltaise et extraterrestre.

Et ce sera très bien comme ça.

Boris Crack


ps du 26/09/2018 : Maintenant tu es née, et c'est vraiment très bien commme ça.